Telling Lies
Appréciation 5

On pourra cracher sur quelques défauts pratiques d’interface qui appartiennent pourtant au domaine du basique, ça n’empêche pas pour autant Telling Lies d’être excellent. Dans son concept qui ne surprendra cette fois nullement ceux s’étant attardé sur le non moins intéressant Her Story. Et, bien sûr, dans l’exécution de cette formule narrative atypique et éclatée, vectrice de bien plus de possibilités que l’on aurait pu le soupçonner. Rien n’est laissé au hasard ici pour se laisser emporter dans une spirale de curiosité, parfois carrément malsaine, quant au fait d’avoir pleinement connaissance et maîtrise de cette histoire, parfaitement écrite, interprétée et mise en scène, sans même que cette dernière ne nous en donne pourtant la moindre carotte, ni même de réelle finalité en soi. Bref, vivement le prochain !

Résumé 5.0 Extra

Telling Lies

Quand tu piaffes d’impatience de voir sortir un jeu comme ça a été le cas pour moi avec Telling Lies, et qu’enfin ça sorte un peu à la fourbe tel un boulet de canon – à comprendre, en mode « oh, vous inquiétez pas, ça va vraiment sortir très bientôt, la semaine prochaine en fait » – et qu’il s’avère que ça tombe pile poil au moment d’une semaine de congés, tu te dis qu’il y a des signes du destin qui ne trompent pas. Mais pourquoi autant l’attendre d’ailleurs ? Parce que Telling Lies, c’est ce nouveau jeu signé Sam Barlow qui reprend les bases du concept narratif qu’était Her Story en l’élevant à un échelon supérieur en terme d’ambitions et de moyens alloués. Pour rappel, Her Story, c’était ce jeu d’enquête où l’on mettait le joueur face à une interface de base de données d’archives d’interrogatoires menées lors d’une affaire de meurtre, que l’on devait explorer tel un moteur de recherche en tapant des mots-clés, afin de pleinement reconstituer les faits de cette affaire et y découvrir ses tenants et aboutissants. En résulte une narration via une multitudes vidéos courtes en FMV qui prennent ici une toute autre noblesse que les nanards vidéo-ludiques des années 90, s’enchaînant de manière éclatée, où chaque joueur aura son propre parcours d’hypothèses et de déductions selon la façon et l’ordre dont il se plongera dans telle ou telle piste. Her Story, c’est aussi ce genre de jeux d’enquête qu’il faut prendre dans son sens le plus strict au même titre que le récent Return Of The Obra Dinn de Lucas Pope, celui où le joueur devra véritablement donner de sa fibre d’enquêteur aussi curieux que voyeuriste, où ressortir le calepin et crayon afin de parvenir à tout remettre en ordre et cerner s’avère indispensable, tant le jeu ne nous prend pas par la main. Au contraire, c’est plutôt à nous de le prendre en main et à s’en dépatouiller.

A ce niveau, Telling Lies n’ira pas perdre ceux qui s’étaient impliqués dans Her Story. Ce qui, en soi, impacte malheureusement sur le sentiment de surprise de la découverte. Mais il faut admettre que le concept marche ici toujours aussi bien : après tout, il n’y a que Sam Barlow qui a eu l’audace de pondre ça jusqu’à maintenant, on ne ressent donc pas cette sensation de lassitude tant on n’a pas été spécialement inondés d’héritiers surfant sur cette vague dans l’espoir de grappiller quelques miettes. Bien que dès le démarrage, on sent pleinement les ambitions revues à la hausse par rapport à son prédécesseur. Exit la vieille interface minimaliste et homemade digne d’un vieux Windows 93 où l’on nous met devant les faits sans aucune explication. On démarre par une véritable mise en situation, en FMV toujours, digne d’un court-métrage, nous montrant clairement la protagoniste qui se trouve devant l’ordinateur – dont l’on verra sa silhouette se refléter continuellement au cours de nos recherches, de manière très bien foutue – et que l’on incarnera donc. Certes, toujours énigmatique tant l’on ne connaît au final que son visage et son nom, sans qu’il ne soit nullement question d’en exposer davantage sur ses raisons et motivations. Puis l’on se retrouve face à cette fameuse interface d’ordinateur, pour le coup on ne peut plus modernisée en terme d’esthétique, où l’on nous met devant ce fameux logiciel de base de données avec une recherche initiale nous proposant simplement trois vidéos qui nous serviront de point de départ. Autant dire, même en y mettant un peu plus de forme, on se retrouve toujours lâché dans la fosse aux lions de manière assez brute de pomme. Prend tes trois vidéos, plutôt vagues dans les informations contenues qui plus est, et démerde toi pour découvrir cette nouvelle histoire, ou plutôt quatre intrigues différentes plus ou moins liées entre elles pour former un tout aussi complexe que bien ficelé, tournant cette fois autour de conversations vidéos typées FaceTime. Bon ok, il y a bien un Solitaire consciemment bugué pour la nostalgie et le troll et un tuto explicatif habilement planqué dans les dossiers de l’interface, histoire de rendre la chose méta bien comme il faut et d’autant plus immerger le joueur dans le délire. Mais pour le reste, cela s’arrête là. L’histoire est là, fractionnée et camouflée, et il faut fouiner pour trouver les éléments nécessaires pour la reconstituer et la comprendre, le tout sans qu’on ne nous donne une quelconque raison rationnelle de le faire et ce, même en nous présentant factuellement cette fois une protagoniste à incarner. Autant dire, le joueur qui n’est pas un tantinet curieux et voyeuriste dans l’âme pourra directement désinstaller le jeu tant il n’y verra pas le moindre intérêt.

Pour les autres, la sauce s’avère encore très efficace et on n’ira pas se faire prier à visionner ces vidéos qui n’ont aucun sens, à titre individuelles, d’autant plus que l’on n’a accès qu’à un seul point de vue d’un échange à la fois et que le jeu prendra souvent un malin plaisir à ne pas nous livrer sur un plateau d’argent son autre point de vue. Mais finiront à terme par en prendre au fur-et-à mesure de nos recherches et, surtout, de notre sens de la déduction car le jeu ne nous donnera aucun indice afin d’aiguiller la compréhension. Pour cela, il y a eu quelques efforts de fait de la part de Telling Lies afin de proposer quelques fonctionnalités clairement bienvenues en plus de Her Story qui restait fort minimaliste afin de rendre notre enquête un poil plus confortable, comme le fait de bénéficier d’une localisation des sous-titres (enfin !), d’intégrer un historique des actions, le fait de pouvoir ajouter des marquages et des tags aux différentes vidéos afin de les trier et d’y revenir plus facilement en cas de besoin ou un outil de bloc note virtuel afin de prendre diverses notes, histoire que les allergiques aux papiers/stylo trouvent satisfaction. Même si, personnellement parlant, je trouve quand même cette dernière solution plus pratique et plus claire (et vectrice d’un cachet certain) par rapport à un outil de notes virtuelles à la taille de fenêtre qui se révélera toujours trop restreinte. Des petites nouveautés contrebalancées malheureusement par une certaine fainéantise sur certains aspects qui viendront pas mal entacher l’expérience : aucune possibilité de pouvoir lire les deux points de vue d’un échange en simultané (ce qui aurait été fort appréciable de pouvoir faire une fois ces deux vidéos complémentaires découvertes) et autre outil permettant des schémas de timeline que l’on pourrait compléter et modifier à notre guise. Et surtout, le fait d’avoir pris le parti de faire démarrer une vidéo en cours de route, à partir de l’évocation du mot-clé que l’on a tapé en recherche sans donner la possibilité de la remettre au début de manière instantanée. Au lieu de cela, on devra se farcir un rembobinage (pas très) rapide manuellement à la souris, ce qui est aussi peu ergonomique que fortement agaçant à la longue. On notera également un bug aléatoire de lecture en mode accéléré sans qu’on ne puisse la remettre en vitesse normale des vidéos, pas encore corrigé au moment où j’écris ces lignes, rencontré principalement lorsqu’on joue sur une machine tournant sous Windows 7 apparemment. Pire qu’agaçant pour le coup car véritablement handicapant.

Et qu’il est clairement dommage que Telling Lies pêche sur ce genre de détails fondamentaux d’interface alors que cette dernière ne se présente pas de manière hyper sophistiquée. Certes, l’emballage paraît plus actuel mais l’on reste finalement encore sur des choses très basiques, totalement dénuées de gameplay au sens propre. Alors qu’à côté de ça, l’histoire, l’écriture, la mise en scène, le casting et les jeux d’acteur s’avèrent on ne peut plus béton et autrement plus ambitieux que Her Story qui tournait, lui, on le rappelle, autour d’une simple intrigue, un même lieu et une seule actrice. Telling Lies va plus loin : un ensemble composé de quatre intrigues plus ou moins liées entre elles où l’écriture ne laisse rien au hasard (dans sa qualité globale et dans cette approche de laisser sciemment des choses ressortir implicitement pour nous guider dans nos recherches), quatre personnages principaux, tous interprétés par des acteurs accomplis – la tête la plus connue est sans doute Angela Sarafyan que ceux suivant la série Westworld reconnaîtront sans mal – , une petite flopée de figurants, de lieux ainsi que certaines situations demandant une véritable mise en scène où l’on sort clairement du cadre de la simple conversation entre deux interlocuteurs tranquillement installés dans leurs canapés respectifs… Bref, sur ce point précis, ça ne mégote pas et c’est clairement sur ces niveaux que ce nouveau Sam Barlow brille. A enrichir la recette initiale qui fonctionnait déjà bien, cela ne la rend que plus complète, complexe et d’autant plus passionnante et fascinante. Ce qui contrebalance sans peine le fait de perdre cette sensation d’originalité ressentie jadis sur le pionnier Her Story.

Le propos passionne autant pour sa forme que pour son fond. Sa forme, pour son excellente exécution dans l’écriture, mise en scène et interprétation. Un cocktail qui réveille sans mal le côté voyeuriste qui sommeille en nous, tant dans son côté le plus innocent, à comprendre le fait de cerner la vérité qui se cache au fin fond de cet amas de mensonges et faux-semblants éclaté, que dans son côté un brin autrement plus malaisant où l’on se laissera emporter par une pléiade de détails sordides et profondément intimes des personnages concernés. Car Telling Lies montre beaucoup de choses et ne s’inscrivent pas toutes dans le politiquement correct – même s’il ne se montre jamais trash pour autant – repoussant les limites de nos convictions quant au principe de « viol de la vie privée d’autrui ». Une gentille conversation banale entre un père et sa fille est peut-être mignon et attendrissant mais ça n’empêche pas de sentir au fond de nous comme une petite pointe de culpabilité tenace que l’on voit des choses qui n’appartiennent qu’à eux et que l’on n’aurait finalement jamais dû voir. Sauf que l’on part de ce genre de situation innocente jusqu’à finir par être confronté à des choses qui le sont vachement moins, tel une petite session sexcam entre deux tourtereaux à la relation naissante ou encore être témoin de petites sessions privées entre camgirl et son client virtuel. Ce genre de trucs qui nous répugneraient d’être confronté « dans la vraie vie » en terme de conscience et que le jeu parvient très bien à passer outre : il y aura bien quelques moments gênants et malaisants mais jamais nous n’irions pour autant nous remettre en question d’avoir visionné ça, entièrement, encore moins d’en scruter le moindre détail afin de trouver ce petit indice qui nous permettrait de mettre le doigt sur un nouveau mot-clé et axe de recherche. L’autre point où le jeu brille, c’est sur le fait de parvenir à tenir en haleine avec ce principe de voir une conversation avec un seul et unique point de vue, ce qui implique d’être régulièrement confronté à des moments de « blanc » où le protagoniste ne fait qu’écouter la réponse de son interlocuteur (que l’on n’a pas donc), des moments au démarrage gênants, montrant d’ailleurs la qualité du jeu d’acteur de chacun tant l’on imagine que ce n’est clairement pas évident d’interpréter un personnage dans ce genre de mise en scène particulière, jusqu’à ce que l’on se prenne au jeu, notamment en comprenant que ces passages à vide pouvaient également aider dans nos recherches et compréhension globale.

C’est dans cette notion de compréhension que le propos passionne pour son fond. Si, à titre individuel, on admettra sans mal que le quotient de rejouabilité est quasi-nul, il n’en demeure pas moins intéressant, une fois notre propre partie terminée, de revoir le jeu joué par quelqu’un d’autre, que ce soit partiellement ou en intégralité. Parce qu’il y a certainement autant de moyens de découvrir l’histoire de Telling Lies qu’il y a de joueurs. Déjà parce que tout le monde ne gamberge pas de la même manière. Et selon sur quelle piste l’on suit, quel axe, quel mot-clé tapé et selon l’ordre où l’on s’y penche, le processus de déduction, de compréhension et d’étalonnages d’hypothèses, qu’elles soient au final correctes ou complètement erronées, ne seront clairement pas les mêmes. Si l’on était déjà conscient de cela pour Her Story, on y trouve avec l’enrichissement du propos de cette nouvelle monture une dimension d’autant plus large. Parce que se rendre compte qu’un intérêt réduit à titre individuel se transforme à une échelle de possibilités infinies lorsqu’on le porte à une généralité, c’est clairement quelque chose qui titille, fascine, jusqu’à rendre curieux. Le voyeurisme d’un jeu se transforme en voyeurisme d’une autre personne qui joue à un jeu lui-même voyeuriste. Une mise en abîme qui souligne l’intérêt du concept et le fait qu’il n’y aura finalement aucun problème dans le fait de continuer de creuser cette voie. Car si l’histoire, l’écriture et la narration suivent en terme de qualité, il n’y a aucune raison pour que le joueur se lasse de cette formule narrative particulière.

Telling Lies n’est ni plus ni moins qu’une version améliorée de ce qui avait été développé pour Her Story. En cela, le nouveau soft de Sam Barlow n’ira pas perdre son monde et n’aura pas forcément autant d’impact que son prédécesseur. Malgré tout, il a tellement enrichi la formule qu’elle n’en devient que plus dense et efficace du point de vue de l’histoire, de l’écriture, interprétation et mise en scène, ne rendant la formule initiale que plus fascinante encore. Malgré tout, on regrettera quand même que un certain laxisme quant à certaines fonctionnalités de l’interface de jeu, pourtant basiques. On espère que tout cela sera corrigé par la suite, lors d’un potentiel successeur qui, on l’espère, montrera encore une nouvelle manière de mettre en scène cette formule narrative ô combien atypique et passionnante.

Articles qui pourraient vous intéresser

Enterre-Moi, Mon Amour

Enterre-Moi, Mon Amour

On se dit souvent qu'on joue aux jeux vidéo afin de sortir le temps de quelques heures de notre réalité. Mais il faut reconnaître qu'il est parfois de bon ton de s'adonner à un soft traitant d'une thématique réelle et grave. Des situations que l'on ne connaît pas réellement mais que l'on a tendance à vouloir juger trop vite par le même temps. Certes, cela ne fait pas du bien à l'âme mais cela se révèle particulièrement édifiant pour l'esprit. Enterre-Moi, Mon Amour, c'est ce petit jeu textuel qui nous touchera de la même manière que si l'on regarde des films tels Le Pianiste ou La Liste De Schindler qui, même si l'on n'aborde pas aux mêmes thématiques, exposent des faits que l'on se doit de connaître et d'accepter. Même si cela est difficile tant il est plus facile d'imaginer que l'Humanité est irréprochable. Cela existe, il faut le garder en tête et surtout ne pas l'oublier. Et ne pas perdre de vue non plus que ce qui peut arriver à eux aujourd'hui pourra peut-être bien nous tomber dessus demain. Triste monde....

Atlantis : Secrets d’un monde oublié

Atlantis : Secrets d'un monde oublié

Foncièrement, Atlantis : Secrets d'un monde oublié demeure assez classique dans son déroulement, avec un enchainement mêlant puzzles plutôt inspirés, exploration minutieuse et conversations plus ou moins pertinentes, pour une histoire assez convenue et sans grandes surprises qui baigne, heureusement, dans un univers graphique très réussi, et surtout dans une ambiance sonore, Cryo Interactive oblige, excellente..

The Council

The Council

The Council est français. Ce n’est pas tous les jours que nous sommes en mesure de parler de titres français, surtout aussi ambitieux que celui-ci. Nous le devons aux bordelais de Big Bad Wolf, fondé en 2015, par des anciens de Cyanide et Focus. Des habitués de RPG - Game of Thrones, Of...

Poster un Commentaire

avatar
2000
  S'abonner  
Me notifier des