Enterre-Moi, Mon Amour
Appréciation 4

On se dit souvent qu’on joue aux jeux vidéo afin de sortir le temps de quelques heures de notre réalité. Mais il faut reconnaître qu’il est parfois de bon ton de s’adonner à un soft traitant d’une thématique réelle et grave. Des situations que l’on ne connaît pas réellement mais que l’on a tendance à vouloir juger trop vite par le même temps. Certes, cela ne fait pas du bien à l’âme mais cela se révèle particulièrement édifiant pour l’esprit. Enterre-Moi, Mon Amour, c’est ce petit jeu textuel qui nous touchera de la même manière que si l’on regarde des films tels Le Pianiste ou La Liste De Schindler qui, même si l’on n’aborde pas aux mêmes thématiques, exposent des faits que l’on se doit de connaître et d’accepter. Même si cela est difficile tant il est plus facile d’imaginer que l’Humanité est irréprochable. Cela existe, il faut le garder en tête et surtout ne pas l’oublier. Et ne pas perdre de vue non plus que ce qui peut arriver à eux aujourd’hui pourra peut-être bien nous tomber dessus demain. Triste monde…

Résumé 4.0 Très bon

Enterre-Moi, Mon Amour

Lorsqu’on voit des réactions sur les réseaux sociaux de la part de nos compatriotes qui sous-entendent, voire tiennent directement pour responsables, tous ces migrants et autres réfugiés de guerre qui s’installent ou transitent d’être la source d’une partie des maux de notre économie déclinante, on se dit que le monde marche vraiment sur la tête. « Ils nous piquent nos emplois, nos logements et nos aides sociales sans qu’ils n’aient à lever le petit doigt ces sales petits privilégiés ! », voilà peut-être les sonnettes d’alarme tirées par toute une bande d’apeurés qui préfèrent se voiler la face et désigner des faux boucs émissaires. Des coupables qui ne font que fuir leurs terres natales dévastées et ravagées par la guerre, bien souvent à titre provisoire jusqu’à ce que cette sombre situation se calme. De la même manière que tous ces Français – nos arrières grands-parents peut-être d’ailleurs ? – qui ont fui les occupations allemandes lors des deux grandes Guerres du siècle dernier. Preuve que dès lors que la paix dure et que nos actuelles générations n’ont jamais réellement connu ce que ça pouvait être de vivre dans un pays en guerre, on en oublie sans doute le plus important : et l’individu dans tout cela ?

En cela, Enterre-Moi, Mon Amour est un petit jeu qui se révèle fort intéressant et concentre la thématique sur cet essentiel. On y suit les pérégrinations d’une jeune Syrienne dans sa recherche d’asile en Allemagne, le tout vu par les yeux de son mari resté au pays, dans l’attente de la rejoindre à son tour une fois qu’elle sera parvenue à son objectif. Autant dire, le sujet est grave et même si le récit est fictif, il n’en demeure pas moins tiré de faits réels, via le partage de conversations What’s App de deux Syriens partis en quête de refuge en terres allemandes via Le Monde.

The Pixel Hunt, le studio responsable de Enterre-Moi, Mon Amour, a d’ailleurs repris cette particularité dans la présentation de sa narration. Nous suivrons la quête de cette dénommée Nour via l’interface mobile textuelle de son mari Majd à laquelle l’on devra parfois choisir entre plusieurs réponses afin de faire avancer les événements. Ces différents embranchements mèneront à de multiples fins (19 au total), certaines heureuses, d’autres beaucoup moins reluisantes. Sachant que ce jeu était disponible à la base sur mobile, autant dire que le parti-pris ne fait qu’amener plus d’immersion. Et cela fonctionne également très bien avec la configuration nomade de la Switch tant il n’est guère difficile de la considérer comme une sorte de gros smartphone.

Bien entendu, Enterre-Moi, Mon Amour se présente comme un jeu narratif à l’intérêt ludique quasi-inexistant, la lecture restant le principal fer de lance. Il y a des embranchements où l’on devra faire des choix, souvent pour aider à guider Nour de manière plus ou moins directe, ce qui déterminera la suite des événements de la même manière que l’on sera parfois confronté à simplement choisir quel type de réaction peut bien avoir Majd – directif et un brin macho ou au contraire, plus attentionné qui laisse sa compagne libre de ses décisions par exemple. Mais honnêtement, à moins de recommencer le jeu de multiples fois afin qu’on puisse avoir en tête les issues de telle ou telle décision, il reste très difficile de se faire l’idée de la potentielle conséquence que pourrait avoir tel ou tel choix lorsqu’on y est confronté. Ce qui place le côté ludique encore plus en retrait dans cette expérience textuelle.

Et en soi, ce n’est pas une chose foncièrement gênante tant cela reste cohérent avec le propos. Car par-delà de l’horreur en tant que telle lorsqu’on regarde les images tragiques d’un pays en guerre, l’on découvre que la fuite de celui-ci vers une nouvelle terre d’asile tient du véritable parcours du combattant. Il est possible de voir Nour vivre des choses qui nous sembleront pour nous, Occidentaux, totalement inhumaines. Se faire parquer comme des poules élevées en batterie dans des camps de réfugiés (prisonniers ?) parfois dignes des ghettos juifs de la Seconde Guerre Mondiale, traverser la mer à trente dans un petit canot de sauvetage gonflable que l’on utilise d’ordinaire pour amuser les bambins pendant les vacances à la plage ou encore manquer de se faire sexuellement agresser par un routier qui profite de la situation de tomber sur une auto-stoppeuse sans papiers qui ne pourra jamais se permettre de le poursuivre judiciairement en retour, voilà quelques situations prises pêle-mêle que l’on pourra être témoin. Et bien entendu, découvrir avec un certain effroi à quel point les divers pays que l’on pourra traverser manquent d’humanité dans leurs décisions politiques et mise en œuvre. D’autant plus lorsque l’on sait qu’il s’agit de contrées qui ont le toupet de s’enrichir de cette situation de guerre en Syrie en leur vendant des armes et ainsi permettre qu’elle s’envenime et pérenne d’autant plus.

Enterre-Moi, Mon Amour pour cela est hyper bien écrit. Difficile de ne pas être touché par ces deux destins et de suivre leurs joies, leurs peines, leurs espoirs et autres moments de désespoir. A tel point qu’on en serait presque prêt à leur ouvrir notre porte pour héberger cette chère Nour qui a tout de la femme extraordinaire à mille lieux de l’image que l’on se fait d’une femme dans un pays musulman. Et de Majd également auquel on s’identifiera forcément vu qu’on nous place sous son point de vue de simple témoin informel distant qui ne peut que subir tout ça en étant totalement impuissant. A tel point qu’il est très difficile de retrouver la force de démarrer à nouveau le récit de zéro, le jeu n’ayant pas de sélection de chapitre, ce qui est compréhensible tant cela nuirait pas mal à cette immersion particulière. Ce qu’on finira quand même par faire si l’on obtient une fin malheureuse, dans l’espoir d’en obtenir une autre plus favorable afin que les deux tourtereaux puissent avoir une infime chance de se retrouver. Loin de leur terre natale qu’ils aiment tant, certes, mais au moins quelque part où ils pourront être en sécurité et parvenir à dormir sans ces bombardements perpétuels aussi bruyants que meurtriers.

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