Toonstruck

Qui veut la peau de Christopher Lloyd ?

Genre
Point-and-click
Développeur
Burst Studios
Éditeur
Virgin Interactive
Année de sortie
1996

Au milieu de la décennie 90, le jeu d’aventure en pointé cliqué a pour ainsi dire atteint son âge d’or. L’année 1996 en particulier fut marquée par de très nombreuses productions considérées aujourd’hui comme cultes, productions qui ont pu profiter du boulevard laissé par un LucasArts très occupé avec le troisième Monkey Island. On aura donc pu se cramer le cerveau sur Les Chevaliers de Baphomet, The Neverhood, le second Phantasmagoria, mais aussi un certain Toonstruck, objet du pourquoi du comment de l’existence du présent cet article. Imaginé par Burst Studios, une équipe interne à Virgin Interactive, le titre eut pour ambition assez démesurée de proposer le pendant vidéoludique de Qui veut la peau de Roger Rabbit, et dans une moindre mesure d’un certain Space Jam, sorti quasiment au même moment dans les salles obscures. Il ne sera cependant pas ici question de basket, mais bien d’une aventure à l’ancienne réalisée avec, comme nous allons le voir, beaucoup de soin et de passion.

Marc Blanc, animateur rêveur légèrement plus motivé par son travail actuel, est dans une situation délicate. Son véreux patron, toujours à l’affût d’un peu de pognon facile, lui somme d’imaginer un spin-off à la série qui a fait le succès de la société qui l’embauche, et ceci en un temps record, genre une demi-journée. S’il n’y parvient pas, Marc sera simplement viré sur le champ. Celui-ci, n’ayant guère le choix, se met rapidement au travail… Mais la situation dégénère rapidement : aucune progression, il s’endort sur sa table à dessin, puis une entité machiavélique intervient sournoisement, capture et catapulte notre héros dans un monde de toons. Il y fait la rencontre de Flux Radieux, le personnage regretté dont il aurait voulu faire une série, et le duo se met en quête du moyen de faire sortir Marc du monde auquel il n’appartient pas. Le seul moyen sera de répondre à la requête du roi de Mignonia, à savoir arrêter Nefarius, le grand méchant de l’histoire, ce dernier ayant mis au point un rayon dit « perfidificateur » qui corrompt les mignons habitants en personnages abjects et plutôt siphonnés. La solution ? Concevoir un « mignonificateur », capable de réaliser la chose inverse.

Et le protagoniste de notre aventure n’est autre que Christopher Lloyd, sous ses propres traits, pour un concept directement inspiré de Qui veut la peau de Roger Rabbit, mais si Burst Studios aurait pu se contenter de faire un hommage sympathique en reprenant tranquillement l’idée sans pour autant y apporter un peu d’ambition et d’originalité, nous nous apercevrons rapidement que le développeur a pris le soin de bien préparer sa copie. Côté scénario, point de grosses attentes à la vue de la mission présentée en début de partie, et c’est pour ainsi dire pas si grave vu l’univers proposé, puisque que nous ici sommes projetés chez les toons, avec tout le délire que cela peut impliquer. Les références, visuelles ou non, sont extrêmement nombreuses, qu’elles soient issues de la pop culture, et bien entendu de l’animation en général. Rien que le nom du héros, Marc Blanc, est un hommage à peine camouflé à Mel Blanc, la multi-voix magique qui incarna quasiment tous les personnages des Looney Tunes durant ses soixante années de carrière. Le ton se veut plutôt moqueur, avec un surlignage appuyé au côté guimauve et légèrement agaçant des productions Disney et au délire légèrement aliénant des dessins-animés de la Warner. Là où le film produit par Amblin usait d’habiles allusions pour balayer tous les publics sans être (trop) vulgaire en surfant sur le film noir, Toonstruck fait dans le moins subtile, et saura montrer quelques surprises dans son contenu, assurément bien plus adulte qu’il n’y parait, même s’il n’ira jamais trop loin dans le trip, ce qui est peut-être un peu dommage. Mais quand bien même : la formule marche énormément, avec des dialogues savoureux et des situations souvent grotesques, avec un duo Blanc/Flux plutôt cynique. Peut-être pas du niveau de Sam et Max, mais très drôle tout de même.

Jeu d’aventure à part entière, Toonstruck reprend comme base de gameplay le concept rodé et tant de fois parcouru du point-and-click. Point de grosses surprises : on se balade de décors en décors, cliquant un peu partout sur l’écran à l’aide d’une souris à la recherche d’indices et d’objets pour remplir notre inventaire, avec un curseur du mulot s’adapte aux possibilités interactives offertes pour chaque élément potentiellement utile. Dialogues et énigmes loufoques seront donc légion pour progresser dans l’histoire, et sur ce point, c’est du classique. Notons qu’il sera possible de “se servir” de Flux pour résoudre certains problèmes – celui-ci ne sera d’ailleurs pas toujours en joie de le faire – comme déjà vu dans le Sam and Max Hit the Road de LucasArts, et, originalité assez étrange, que chaque objet récupéré ne servira pas systématiquement à résoudre un puzzle, certains ne servant ainsi qu’à la constitution du « mignonificateur ». Du classique donc, mais du classique réussi, avec de la réflexion souvent prise de tête couplée parfois à quelques soucis de précision avec certains éléments trop petits, mais rien d’insurmontable !

Bien décidés à mettre les petits plats dans les grands, Burst Studios et Virgin Interactive se sont assurés d’accompagner les péripéties de Marc et Flux avec une production de qualité, et pas seulement avec ses graphismes 2D particulièrement superbes et détaillés (bien que le rendu de Marc jure parfois un peu), quitte à dépenser sans compter, Toonstruck ayant coûté pas moins de huit millions de dollars à l’époque, soit environ quinze millions en 2022. Mais lorsqu’en face nous avons les machines de guerre que sont LucasArts ou encore Sierra, autant mettre le paquet. Ainsi, pour illustrer certains moments clefs de l’histoire avec une teneur non négligeable en action ou pour pousser au maximum la puissance des gags, les équipes ont fait appel aux studios Rainbow Animation ainsi que Nelvana, ce dernier étant particulièrement connu par chez nous pour la coproduction de la version animée des aventures de Tintin, pour une réalisation généralement de très très belle facture, avec des incrustations de Lloyd plutôt convaincantes, même s’il sera difficile de les comparer avec celles de Space Jam. Côté dialogues, nous sommes sur le même standing, puisque le grand méchant est incarné par l’imparable Tim Curry et qu’on l’on retrouvera les habitués du métier avec notamment Dan Castellaneta, la voix originale d’Homer Simpson, ainsi que bon nombre d’habitués de chez Disney, avec Jeff Glenn Bennett et Jim Cummings, parmi beaucoup d’autres.

La version française constitue pour sa part la quintessence du doublage vocal. Tout simplement. Virgin Interactive s’est en effet entouré du meilleur de la profession de l’époque, et c’est ainsi que l’on retrouve Pierre Hatet la voix française de Christopher Lloyd, qui donne la réplique à Luq Hamet, doubleur de Michael J. Fox et donc voix francophone de Marty McFly, qui incarna d’ailleurs par le passé Roger Rabbit (référence encore) et qui donne ici un Flux Radieux très Buster Bunny. Ils seront accompagnés du fleuron du métier dont il serait bien difficile de faire le tour de manière exhaustive, mais nous pouvons cependant citer Patrick Préjean, Gilbert Lévy, Danièle Hazan ou encore Micheline Dax. C’était attendu : le cachet nostalgie est indéniable et tout le monde, forcément dans le ton, donne terriblement vie à chacun des personnages rencontrés. Plus globalement, l’excellente traduction dans la langue de Molière ne s’arrête pas qu’aux voix, vu que les textes ont partiellement été adaptés pour que les jeux de mot et certaines blagues fassent toujours mouche, quitte à modifier certains objets et décors, ce qui est fortement appréciable et apprécié. Bref, nous avons donc ici une version francisée de très haute volée, pour un titre qui aligne déjà pas mal sur de nombreux points, en particulier sur sa bande-son, qui sait là encore faire hommage à l’âge d’or du dessin animé américain, avec un mélange de musiques classiques et de compositions plus rythmées et déglinguées.

Toonstruck
Appréciation
Avec son concept indéniablement génial et sa réalisation de haute volée, Toonstruck est une belle et franche réussite. Bien qu'assez classique dans son gameplay, le titre de Burst Studios égraine cependant de nombreux bons points afin de proposer une aventure marquante et délirante, avec une montagne de références, beaucoup de personnages à rencontrer, des énigmes bien pensées et des dialogues globalement très drôles. La présence de Christopher Lloyd en héros maladroit y est pour beaucoup - et il semble s'être amusé - tout comme le soin apporté à l'animation des cinématiques et aux doublages, que cela soit pour la mouture originale ou l'excellente version française. Malheureusement, pour un titre a coûté particulièrement cher et qui a accusé de nombreux retards, le succès n'a à l'époque pas franchement été au rendez-vous, et Toonstruck, bien que tout était prévu et déjà plus que conceptualisé, ne connaitra jamais de suite, Burst Studios se tournant sur d'autres projets un peu moins ambitieux avant d'être racheté (avec Westwood Studios) par un certain Electronic Arts. On pourra toujours se consoler en profitant du présent jeu, disponible pour rien du tout sur GOG, et croire un peu aux dires qui semblent indiquer que le projet d'un second opus pourra peut être revenir un jour si jamais certaines questions de droits viennent à être réglées.
Points forts
Concept indéniablement génial
Blindé d'humour et de références
Réalisation de qualité
Christopher Lloyd, impeccable
Version française excellente
Points faibles
La suite, malheureusement abandonnée