Asura’s Wrath

Fort de sa réputation de studio fan de japanimation et après plusieurs années à adapter les univers .hack et Naruto dans le jeu vidéo, le studio CyberConnect2 a souhaité créer de nouveau une licence inédite. Sa première oeuvre, rappelons-le, fut le sympathique Tail Concerto sur Playstation. Silent Bomber, un an plus tard, c’était également eux. Les développeurs de Fukuoka savent donc imaginer de nouveaux univers. Et le moins que nous puissions dire est qu’Asura’s Wrath est un ovni au milieu du catalogue de CyberConnect2. Même si la propriété intellectuelle a été laissée à l’éditeur Capcom, Asura’s Wrath possède une telle identité, aussi bien visuelle qu’auditive, qu’il est difficile de ne pas penser CyberConnect2. D’ailleurs, bien que le jeu n’aie jamais connu de suite, Capcom a toujours été clair : Asura’s Wrath ne peut qu’exister entre les mains de CyberConnect2.

Dès les premières minutes de jeu, nous sommes pleinement plongés dans le monde Gaea. Et plus particulièrement d’un assaut de la flotte de l’empereur Strada sur les Gohmas. Ces derniers sont des êtres maléfiques, impurs, pour certains gigantesques, attaquant sans cesse les humains. La flotte humaine est dirigée par huit généraux, considérés comme des demi-dieux de par leurs pouvoirs hors du commun. Ils représentent même la principale force de frappe de l’empereur. Parmi eux, se tient Asura, aussi fort qu’impulsif. Père un peu gauche, mari aimant mais peu démonstratif, il devient une boule de colère une fois sur un champ de bataille. Pourtant, il sera trompé par ses propres collègues, et amis. Présenté comme l’assassin de l’empereur, témoin de l’assassinat de sa femme Durga et du kidnapping de sa fille Mithra, il sera sacrifié par Deus, le chef des généraux, sur l’autel de la cause. Les pouvoirs colossaux de Mithra sont au coeur d’un projet, mené par les sept autres généraux, afin d’accroître leur pouvoir et annihiler définitivement les Gohmas, eux-mêmes menés par Vlitra. Asura est tué et se retrouve dans le Naraka, la frontière entre les mondes, toutefois plus proche des enfers que du monde des vivants. Il va pourtant en ressortir, 12 000 ans plus tard, avec l’objectif premier de retrouver sa fille et de venger son épouse.

La narration est omniprésente dans Asura’s Wrath. Tandis que le prototype du jeu n’était guère enthousiasmant après six mois de développement, le président du studio, également producteur du jeu, a fait table rase afin d’assurer un minimum d’originalité à son titre. Ainsi, tout tourne autour de l’histoire. Point indispensable à connaître : sur les 7 heures de jeu, les cinématiques en occupent plus de 5. Certaines jouables au travers de QTE, certes, mais il faut savoir qu’Asura’s Wrath est là, avant tout, pour raconter une histoire. Au travers de ses 18 chapitres, il suit le retour d’Asura sur Gaea et sa quête de vengeance face à ses anciens frères d’armes, désormais nommés les 7 divinités. Pour cela, trois phases de gameplay, bien distinctes, se succèdent : le shoot, le beat’em up et les phases narratives. 

La première prise de contact avec le titre de CyberConnect2 se fait au travers d’une phase de shoot. Tandis qu’Asura saute dans le vide de l’espace, il fonce la tête la première sur la flotte Gohmas. Ne nous formalisons pas avec les règles de la physique : le jeu en fait fi. Deux touches sont utiles : le tir continu ou le tir ciblé. Les fans de Panzer Dragoon ou Crimson Dragon seront aux anges. Comme ses modèles, le jeu met Asura sur des rails et toute notre concentration se focalise sur les ennemis. Dynamiques, plutôt réussies, elles offrent de sacrées panoramas et nous retiendrons une course endiablée dans le dernier quart de l’aventure qui mérite quelques éloges. 

Seconde phase, le beat’em up : nous dirigeons Asura dans des décors en 3D – bonjour Unreal Engine 3 – et devons en découdre soit avec des Gohmas, soit avec l’armée de Deus. Prises, frappes à combo et frappes fortes à utiliser avec parcimonie sont au programme. A mesure des coups échangés, une jauge augmente et permet pendant un court laps de temps, de bénéficier d’autant de frappes fortes que souhaité. Bien réalisées, ces phases sont souvent assez courtes et la progression d’Asura ne dépasse guère quelques salles – mais plusieurs vagues d’ennemis – avant de nous reprendre la main. 

Dernière phase, les phases de QTE – Quick Time Events – font avancer l’histoire et requièrent des timings plus que tolérants. Pas question ici de modifier le cours des événements, leur bonne réussite n’influe que sur notre score en fin de chapitre – réaliser un joli parcours permettant de débloquer un chapitre final alternatif, nous y reviendrons.

Et nous pourrions presque ajouter une ultime phase, celle des combats de boss. Dès les premiers trailers en 2010, Asura’s Wrath semblait avoir la prétention de faire jeu égal avec la démesure d’un God of War. Il ne fait pas jeu égal, il va beaucoup plus loin. Tellement plus loin. Les fans de japanimation penseront immédiatement aux affrontements titanesques de Dragon Ball Z : même chose, ils font pâle figure. Colossaux, magistraux, souvent sublimement mis en scène, à la bande son impeccable, ils ferment régulièrement les chapitres de la plus belle des manières. Voir Asura traverser des montagnes, se heurter à un adversaire plus grand que la planète, affronter un ancien général sur fond de musique de Western, Asura’s Wrath enchaîne les moments d’anthologie, à tel point que les premiers chapitres, un peu plus calmes, font pâle figure face aux derniers, survitaminés. Il faut, de plus, reconnaître au jeu, une direction artistique atypique et absolument somptueuse. Tirant ses influences des croyances et mythologies indiennes, Asura’s Wrath est une véritable oeuvre d’art. Tout comme ses musiques, toujours de circonstance et elles aussi fortement référencées.

Conformément à ses choix, Asura’s Wrath est forcément un jeu qui divise. Désireux d’appuyer et mettre en avant sa narration, au mépris du gameplay, il sera très certainement détesté par les amoureux du gameplay et du skill. A l’inverse, les amoureux de belles mises en scène et de rythme soutenu, seront aux anges. Une partie du clivage du jeu se trouve dans l’absence de phases de jeu complexes. Il y a bien quelques défauts complémentaires comme une technique pas toujours au top sur certains paysages – quelques textures en retard, du tearing régulier, notamment – et quelques longueurs au démarrage ; mais l’histoire se veut tellement passionnante, et la fureur d’Asura tellement motivante, que si nous arrivons à mettre de côté le gameplay, nous assistons une pièce de théâtre interactive passionnante. Et puis, les fans de manga ou de japanimation reconnaîtront tous les codes du Shōnen, avec ce personnage si puissant au départ, qui perd tous ses pouvoirs pour finalement les retrouver et surtout les dépasser. Un véritable seul contre tous. Mais nous avons désormais, les années passant, d’ajouter un autre sujet de discorde : la fin.

Rassurez-vous, il n’est pas ici question de spoiler quoi que ce soit. Mais la fin du dix-huitième chapitre, assez banale, n’est pas la réelle conclusion de l’histoire. En jouant bien, une version alternative se débloque révélant un ultime twist et un “To be continued” assez étonnant. Étonnant car il ne s’agit pas de l’annonce camouflée pour une suite à part entière. Non, il s’agit de l’annonce d’un DLC, payant, racontant la réelle fin, l’espace de quatre chapitres complémentaires, comme si le temps avait manqué à l’équipe de développement.

En résultent 6,89€ à débourser, en plus du jeu, pour connaître le véritable fin mot de l’histoire. Comme si un Dragon Quest s’arrêtait au premier boss de fin et que l’habituel post-game était à acheter à côté. Cette pratique se veut particulièrement frustrante tant les faits relatés dans le DLC sont indispensables pour bien conclure l’histoire de Asura – de nombreuses questions demeurent à la fin du chapitre 18. 

En plus de sa réelle fin, Asura’s Wrath a reçu quatre DLC supplémentaires, proposés à 1,89€ chacun. 

Deux d’entre eux proposent un improbable cross-over avec l’univers de Street Fighter. Ainsi, les Sutra perdus 1 et 2 nous offrent l’opportunité d’affronter, respectivement, Ryu et Akuma de l’univers Street Fighter. L’éditeur étant Capcom, aucun souci de droit n’est à déclarer. Chaque première partie du chapitre mime la série des Street Fighter. Tout en conservant ses touches habituelles, Asura’s Wrath fait basculer la vue sur le côté et affiche une interface identique au jeu de VS Fighting de Capcom. Très amusant. La seconde partie retrouve le gameplay Beat’em up du jeu, dans des affrontements dantesques, encore une fois. L’intégration des deux personnages est finalement plutôt bien faites et la rivalité Akuma/Asura en fera sourire plus d’un. Bien que très courts, ils font passer un agréable moment.

Les deux autres DLC, quant à eux, proposent de revisiter deux chapitres de l’histoire, 11 et 15, en proposant une nouvelle vision des événements. A fortiori, les QTE représentent la seule interaction possible. En effet, fini les scènes en 3D, nous avons affaire ici à de courts-métrages animés. Ainsi, il nous est demandé d’intervenir ponctuellement pour vivre encore plus intensément les combats d’Asura mais nous sommes ici pour ainsi dire spectateurs. Le trait n’est pas forcément ce qui se fait de mieux en la matière – même si l’animation reste très nerveuse – et la revisite du chapitre 15 se révèle d’un niveau bien plus élevé que celle du 11. Ces deux DLC ont le mérite d’être originaux et de présenter un fort parti pris, encore un. Rien d’indispensable non plus, vraiment.

Asura’s Wrath ne ressemble à aucun autre jeu. Ainsi, impossible de le comparer. Voire, difficile de le recommander. Quoique, il peut être présenté aux amoureux de shonen. Passée la touchante histoire d’Asura, les fans de Dragon Ball Z se mettront à rêver d’une adaptation de leur oeuvre préférée avec la même mise en scène. Cette dernière, superbe, n’a d’égale que les incroyables compositions de Chikayo Fukuda, toujours pertinentes et galvanisantes. Avec les DLC – car l’achat de la véritable fin est malheureusement indispensable pour mettre un point final au jeu – quitter Asura se fait en un peu moins de 9 heures. Même si 3 niveaux de difficulté sont présents, la résistance est assez faible et les récompenses bien maigres – des bonus dans le mode galerie. Les autres, amoureux des bourre-pifs 16 bits à la Final Fight et la Streets of Rage, passez votre chemin. Ici, nous ne parlons pas gameplay, mais narration. L’un n’est pas meilleur que l’autre, ils n’attirent juste pas de la même façon. Reste qu’Asura’s Wrath restera une oeuvre marquante pour ceux qui se laisseront happés par ce récit vengeur.

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