The Silver Case
Appréciation 4

Par son austérité et son apparente lenteur, The Silver Case n’est assurément pas fait pour tout le monde. Il propose pourtant une ambiance singulière et un scénario complexe, percutant et passionnant, en plus de personnages vraiment excellents et travaillés. Le premier jeu de Grasshopper Manufacture, véritable thriller graphique, réalisé avec les moyens du bord, reste encore aujourd’hui tout à fait à propos.

Résumé 4.0 Très bon

The Silver Case

pc_the_silver_case_jaquette

En 2005 sortit Killer7, véritable objet vidéoludique non-identifié, dont le statut de jeu culte n’est plus à démentir. Grinçant et punk à souhait, le titre développé par Grasshopper Manufacture sous la direction de Goichi Suda(51), permit au studio d’être suffisamment remarqué pour que l’on s’attarde sur les trois créations purement personnelles et antérieures du développeur, à savoir The Silver Case, Flower, Sun, and Rain (tous deux dirigés par Suda51) et Michigan (imaginé par Ueda Akira). Si les deux derniers ont été respectivement disponibles dans la foulée sur Nintendo DS et PlayStation 2 de par le monde, il aura fallu attendre dix-sept années (moins un jour) pour que The Silver Case sorte officiellement hors du Japon, non sans une tentative abandonnée de version Nintendo DS. C’est donc sur PC et sur PlayStation 4, avec une mention “Remastered” plus ou moins appliquée, qu’il est maintenant possible de découvrir ou de redécouvrir, en anglais cette fois grâce à une traduction de d’Active Gaming Media, un titre qui transpirait déjà du style parfois abrupte de Suda51, avec ses codes, son insondable audace, et ses propres références.

Suda51 n’a jamais voulu faire comme les autres, et ses premiers travaux au sein du génie expérimentateur qu’était Human Entertainment le prouve bien, surtout lorsque l’on s’attarde sur Super Fire Pro Wrestling Special et sa fin controversée, ou encore à la série épisodique des Twilight Syndrome, emprunts non camouflés aux films d’horreur japonais. Au sein de son propre studio naissait donc The Silver Case, qui s’envole davantage vers le thriller policier, avec une trame aussi adulte qu’elle flirte avec la science-fiction. L’histoire se déroule en 1999 – année de sortie du jeu – dans une ville fictive japonaise, où nous suivons les enquêtes d’une cellule spécialisée dans les affaires sordides voire étranges. Celle-ci est confrontée au cours du prologue à une série de crimes bien hardos qu’ils vont rapidement rattacher à Kamui Uehara, un serial-killer ayant réussi à s’échapper de sa cellule alors qu’il y était enfermé depuis pas mal d’années suite à l’assassinat de hauts dignitaires gouvernementaux. Malheureusement, sa catastrophique arrestation – occasion par laquelle où nous intervenons en tant que personnage à part entière – ne se soldera pas par un arrêt des meurtres et autres mystérieuses affaires, bien au contraire.

pc_the_silver_case_04 pc_the_silver_case_03
_
Pour un scénario de jeu-vidéo écrit en 1999, celui proposé par Suda lui-même avec la complicité de Masahi Ooka et Sako Kato impressionne par sa complexité, sa pertinence et son sérieux. Celui-ci est scindé en deux trames complémentaires et totalement liées : terminer un épisode principal débloque l’accès à une histoire annexe où nous incarnons un journaliste investiguant sur les mêmes affaires.Tout est monté tel un thriller haletant, avec son lot de rebondissements, mystères et résolutions plus ou moins percutantes. Mais là où titre forge le respect, c’est au niveau des thèmes qu’il abordait à son époque et qui font toujours mouche aujourd’hui : sur fond de violence sont entre autres balayés complots et magouilles politiques, pollution industrielle, l’urbanisation massive et aseptisée, l’innocence à priori  apparente de l’enfance, différents problèmes sociaux, le pouvoir des médias, ainsi que les déviances que peuvent engendrer de puissants outils comme internet (qui était encore à ces balbutiements en 1999). Une belle fresque donc, pile poil balancée avant le nouveau millénaire. Suda51 oblige, l’écriture est sans détour, résolument punk, avec pas mal de délires, et surtout sans aucune notion de politiquement correct qui transpire jusqu’au moindre dialogue entre les différents protagonistes du jeu, nombreux et charismatiques, se balancent pas mal d’insultes et autres sympathiques répliques, sans jamais aller dans le gras ou le mal venu. A voir tout ça, force est de constater que si Killer7 ira plus loin, The Silver Case aura été un solide patron, bourré lui-aussi de références diverses, que ça soit à la littérature ou cinéma. Et la Lune, grand symbole des jeux Grasshopper Manufacture, est déjà là, imposante et mystérieuse.

Ce script parfois alambiqué sera particulièrement présent à l’écran étant donné que The Silver Case se loge parfaitement dans la catégorie des visual novels. Autant donc s’y attendre : 90% du temps passé devant le titre sera de la lecture, souvent passionnante il est vrai, entrecoupée de quelques séquences proposant des déplacements dans des environnements 3D et quelques énigmes faciles. Un choix qui s’explique probablement par le fait qu’au moment de la création de la version originelle, l’équipe de développement demeurait relativement petite, et que les difficultés financières n’ont pas manqués. Des concessions ont du être faites, et cela s’en ressent à l’écran par des décors sans once de vie et des scènes d’actions et dialogues retranscrits par de bien superbes (et parfois gores) artworks dessinés par Takashi Miyamoto. Cette austérité doublée d’un rythme lent qui ne plaira pas à tous, il est certain, ils participent à l’ambiance singulière du titre. Ceux qui passeront l’étape du livre interactif pour se plonger dans l’histoire ne seront sans doute pas déçus tant le contenu scénaristique de chaque épisode – au nombre de cinq pour autant d’opus annexes – est à la hauteur. On notera tout de même une petite originalité de l’époque qui fait le parallèle avec Killer7, encore lui : chaque enquête est agrémentée par une ou plusieurs cinématiques issues de procédés vidéos différents : prises de vues réelles, animation, CGI… Une alternance originale et plutôt bienvenue.

pc_the_silver_case_02 pc_the_silver_case_01
_
Globalement donc, si le titre ne brille pas par son graphisme voir son gameplay qui ne propose finalement qu’un seul et unique chemin tout tracé, on appréciera particulièrement son ambiance, décalée, malsaine et grinçante, avec une mise en scène mine de rien qui est mine de rien présente malgré le statisme apparent de l’image. Les excellentes et parfois rythmées musiques composées par Masafumi Takada – qui deviendra un habitué du développeur – ne pouvaient pas mieux tomber pour appuyer tout ça. Le découpage en deux trames entrelacées offre de la souplesse et des outils quant à la compréhension du scénario : si celui-ci est abordé en frontal par les enquêtes de la cellule spécialisée, la vision offerte par le journaliste permet d’apporter un autre regard sur ce qu’il s’est vraiment déroulé précédemment. D’ailleurs, le site officiel pourra aussi donner un coup de main. Pour finir, notons que les portages PC et PlayStation 4 respectent le matériel originel, avec une traduction anglaise de qualité, des sous-titres ajoutés aux cinématiques doublées en japonais, une interface adaptée aux résolutions d’aujourd’hui, ainsi que la possibilité de sélectionner une bande-son remixée par Akira Yamaoka. S’il vous plaît. Enfin, précisons que la version PlayStation 4 propose deux chapitres supplémentaires qui servent entre autres de passerelle avec The 25th Ward, une suite épisodique de The Silver Case, sortie à l’origine uniquement sur mobile au Japon, mais dont le portage et la localisation sont prévus pour bientôt. Ce contenu supplémentaire est également disponible sur PC sous forme d’une mise à jour gratuite du jeu de base.

Par son austérité et son apparente lenteur, The Silver Case n’est assurément pas fait pour tout le monde. Il propose pourtant une ambiance singulière et un scénario complexe, percutant et passionnant, en plus de personnages vraiment excellents. Le premier jeu de Grasshopper Manufacture, véritable thriller graphique, réalisé avec les moyens du bord, reste encore aujourd’hui tout à fait à propos, et il est maintenant proposé en anglais et en haute définition. Les personnes qui apprécient le travail singulier et un peu fou de Suda51 ne pourront que foncer pour (re)découvrir l’une de ses premières (et meilleures) œuvres, tout comme celles qui n’auront pas peur de lire du texte pendant une une vingtaine d’heures, en oubliant le manque d’interactivité assez significatif, mais au final qui ne nuit absolument à rien. Ceux qui ont vraiment peur s’ennuyer peuvent par contre y réfléchir à deux fois avant de tenter le coup.

Articles liés

Nights of Azure 2

Nights of Azure 2

Gust a eu beau le repousser de huit mois, rien n’y fait. Appauvri sur le plan du gameplay et souffrant d’une narration sans substance, Nights of Azure 2 ne transforme pas l’essai. En sortant un jeu aussi peu abouti, qui rejette les qualités du premier sans apporter des innovations fortes, Gust et KoeiTecmo portent un coup d’arrêt très net à une licence prometteuse. L’éditeur et sa filiale doivent revoir la façon avec laquelle ils travaillent, il serait dommage que Atelier Lidy & Soeur pâtisse d’un développement aussi chaotique.

Gurumin : A Monstrous Adventure

Gurumin : A Monstrous Adventure

Quelques défauts pour un titre qui incarne la patte Nihon Falcom : Gurumin : A Monstrous Adventure va droit au but, pose son scénario et propose de plonger très rapidement dans le feu de l’action, avec une prise en main du gameplay très instinctive, dynamique et sans fioritures, et surtout de manière totalement maîtrisée. La simplicité toute assumée n’est pas une tare mais bien un atout, et le développeur le prouve une fois de plus, non sans proposer un lot de petits idées intéressantes ainsi qu’un univers rigolo et pertinent..

Blue Reflection

Blue Reflection

Dans l’absolu, Blue Reflection est un RPG très moyen. Voilà ce qui arrive quand l’artiste prend le pas sur le producteur : le jeu est plutôt contemplatif, pas formidablement bien écrit et inégal dans son expérience de jeu. Et le fait que KoeiTecmo n’aie pas véritablement investi dedans n’aide pas. C’est en fait comme une galerie d’art : on aimera à certains endroits, sans vraiment s’attarder sur les autres. Pour ma part, je suis ressorti satisfait de ce jeu car la claque graphique et artistique était bien là, donc je verrais plutôt le verre à moitié plein.

Laisser un commentaire

:|: :wink: :twisted: :sweat: :roll: :roll2: :oops: :o: :nerd: :napo: :mrgreen: :love: :love2: :lol: :jap: :idea: :happy: :fou: :evil: :cry: :bye: :book: :baby: :arrow: :?: :/: :-| :-x :-o :-P :-D :-? :) :( :!: 8-O 8)