Papers, Please

Gloire à Arstotzka

Genre
Puzzle Game
Développeur
Lucas Pope
Éditeur
Lucas Pope
Année de sortie
2013

Félicitations. La loterie syndicale d’octobre est terminée. Votre nom a été sélectionné. Afin de prendre immédiatement vos fonctions, présentez vous au Ministère de l’Admission au poste-frontière Grestin. Un logement vous sera fourni pour vous et votre famille à Grestin Est. Comptez sur une résidence de classe 8.

Gloire à Arstotzka.

Il y a des jeux qui cachent particulièrement bien leurs véritables intentions. Papers, Please en fait parti. Développé par Lucas Pope et sorti début août 2013, cet indépendant nous propose d’incarner un agent de l’immigration, posté au seul point d’entrée d’un pays communiste portant le doux nom d’Arstrotzka, nation qui vient juste d’ouvrir ses frontières après plusieurs années de conflits avec une nation voisine. Mais pas question pour le gouvernement d’accueillir n’importe qui au sein de la “Mère Patrie”. Ainsi, votre travail – estimez vous chanceux d’avoir été choisi – est simple : Contrôler. Accepter. Contrôler. Rejeter. Mais pas seulement. Sans vouloir l’attester, le présent article s’aventurera quelque peu dans une analyse, avec la possibilité qu’elle soit agrémentée de spoilers plus ou moins importants. Ou pas. Mais comme on ne sait jamais, placardons un beau…

Chaque journée de travail se présente d’une manière très archaïque et bureaucratique. Après avoir lu le journal du matin, vous enclenchez le mégaphone perché au dessus de votre poste de travail, et d’un découpant “SUIVANT !”, la première personne est invitée à se présenter devant votre guichet. Papiers, s’il vous plait. Comme toutes celles qui attendent dehors, elle désire entrer en Arstrotzka, pour y travailler, rentrer au pays, pour une simple escale ou tout simplement pour y vivre définitivement. Votre travail consiste donc à vérifier que ses papiers soient en règle. Nom, prénom, date et ville de naissance, date de validité du passeport, tout y passe. Tout est bien carré et parfait pour vous? Un coup de tampon vert, gage du sésame d’entrée. Une anomalie? Si, après quelques questions et de vérifications diverses, il y a bien un problème : coup de tampon rouge, et au revoir. Ce n’est pas plus compliqué que cela. Un boulot répétitif, abrutissant, pas très passionnant, qui demande de la rigueur et pas mal d’attention pour ne pas louper le moindre détail. Une mauvaise interprétation résultera sur plusieurs avertissements puis un retrait directement sur votre paie, que vous ayez autorisé une personne à entrer ou tout simplement refusé sans raison valable. Et il va falloir enchaîner, car vous êtes rémunéré au coup de tampon “correct”. Votre salaire servira, entre autres, à payer le loyer journalier de votre appartement, mais également à nourrir votre famille, à la tenir au chaud ou à la soigner en cas de maladie. Et il vous restera rarement quelque chose après cela. La Mère Patrie se fiche que votre fils ou votre femme soient souffrants tant que vous pouvez payer votre logement, et si vous ne pouvez même pas vous acquitter de ce solde récurant, c’est dans une prison que vous irez dormir. Pourtant, les journées passent vite et le doute, puis le stress du retard, s’installent d’une manière très sinueuse à chaque passage d’une nouvelle personne, surtout si cette dernière n’est pas très agréable ou coopérative. Attendez vous donc à être parfois pris(e) pour une sous-merde.

Au fur et à mesure que les jours passent, de nombreux évènements vont pousser le gouvernement d’Arstrotzka à prendre des mesures visant à mieux contrôler la population qui souhaite rentrer – légalement ou non – dans le pays. Des attaques terroristes s’attaquant au poste frontière semblent être la principale raison de ce durcissement. Il s’installe dès lors, dans Papers, Please, une toute autre ambiance, très radicale. Si autrefois, votre carnet de bord indiquait de ne vérifier quelques informations, celui-ci va se remplir jusqu’à prendre des proportions kafkaïennes, au point que notre bureau sera très fréquemment noyé de dizaine de documents à examiner, comparer, scruter jusqu’à la moindre faute, ou à relire le moindre mot d’une parole lancée naïvement. Et arrive le premier examen corporel, le scanner intégral, comme dans les aéroports d’aujourd’hui, avec la nudité et tout. Le jeu, qui pouvait faire rire auparavant, nous met maintenant mal à l’aise, et interroge bien plus. Comment une nation qui se montre si accueillante, aux yeux de l’extérieur et de ses propres citoyens, se permet de ce genre de choses aussi dégradantes ? Et vous, acteur de ce rouage, devez vous vous plier aux règles? Ne soyez pas rassuré, ce n’est que le début. S’invitera alors beaucoup de situations où nous serons face à un dilemme cornélien, parfois extrêmement moral. Un exemple. Ce couple qui souhaite entrer dans le pays : l’homme possède des papiers en règle, donc pas de problèmes. Tampon vert. Il nous indique que sa femme est la prochaine dans la file. Bien, d’accord. Celle-ci se présente. Les documents qu’elle nous fournit sont incomplets ou erronés. C’est à vous de prendre la décision de prendre un blâme voir une retenue de salaire pour l’avoir laissé passer, sachant que vous avez aussi une famille, ou alors « tout simplement » de vous en tenir au protocole, pur et dur, parce que c’est comme ça et qu’il ne faut pas remettre en cause le système. Et ce n’est qu’un cas parmi beaucoup, beaucoup d’autres. Certains sont anecdotiques, d’autres sentent particulièrement la corruption, la discrimination, le traquenard, voir la mort.

En résulte chez la personne impliquée derrière son clavier, des sentiments rarement vus dans un jeu-vidéo : compassion, empathie, oppression, et surtout une énorme réflexion sur ce qui nous est présenté et ce que l’on nous demande de faire en tant que joueur. L’autre facette du génie qui caractérise Papers, Please est de ne jamais prendre véritablement parti ou de juger vos actions. À aucun moment. Vous êtes libre de faire ce que vous voulez. De vous plier à cette idéologie et ce système, vous rebeller contre eux, ou les utiliser à votre avantage. C’est à vos propres risques et périls, et votre pensée à vous seule. Le jeu propose ainsi moult enchaînements narratifs et fins différentes, dont vous serez le seul et l’unique intervenant. Le visuel et le sonore savent parfaitement se lier à tout cela. Graphiquement, Papers, Please s’habille une robe pâle, avec une palette de couleurs fortement porté sur le gris et le marron délavé. Toute pixelisée, la galerie de personnages que vous allez croiser et contrôler abordent des visages déprimants, aux traits inexpressifs. Et pour accentuer le tout, tout cela n’est affiché que au travers d’une résolution très limitée, qui ne laisse – volontairement ou non – que très peu de place à votre escape de travail que vous allez avoir bien souvent du mal à organiser. Pour nos oreilles, c’est pareil. Tout le monde parle dans un yaourt déraillé, grave, monotone et grinçant, et le “silence” d’une journée sera brutalement coupé par le thème principal du jeu, lourd et militaire.

Papers, Please
Appréciation
Froid, cynique, malsain et surtout percutant, Papers, Please invite à la réflexion, non pas en matraquant le joueur de discours moralisateurs balancés lors d’une énième cinématique, mais nous engage, au travers d'un gameplay simple et pas mal addictif, à se poser des questions face à ce portrait d’un régime oppressant et totalitaire, où chacun a la possibilité de s’insurger, et de participer, à sa manière, à une sorte de résistance… A moins que la soumission vous gagne, pour le bien de votre famille. Et cela, c’est vous qui voyez. Bravo, en tout cas, Lucas Pope, pour cette claque d’une neutralité narrative assommante et implacable.
Points forts
L'ambiance froide et oppressante
Des mises en situation qui invitent à la réflexion morale
De multiples embranchements scénaristiques
Points faibles
Uniquement disponible sur PC et PlayStation Vita
  1. Une critique qui donne clairement envie de s’y mettre !

    Bon, n’ayant pas de machine pouvant le faire fonctionner, je croise fortement les doigts pour le voir arriver sur Vita.

    J’ai aussi vu une review des 10 premières minutes, avec la voix du narrateur, et ça donnait également envie. Bref, va falloir que je me le fasse !


    /me se fait les jeux indés sur Vita/PS3 uniquement (pas de PC, Mac ou autres machines Linux à la maison, only Amiga ! ^^)

  2. Superbe jeu avec une ambiance de malade. Ça commence doucement mais rapidement on se sent vraiment dans la peau de ce petit agent gouvernemental écartelé entre les exigences excessives de la grosse machine administrative, la nécessité de faire vivre sa famille, et sa conscience.

    Le jeu qui m’a le plus marqué ces derniers mois !

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