Iron Sky

Avoir une idée, la plus saugrenue qui soit, c’est toujours gratifiant. Mais il arrive bien souvent qu’elle reste dans un coin de notre tête sans jamais en sortir, qu’elle finisse avec les restes d’une soirée trop arrosée ou qu’elle disparaisse à jamais après une bonne nuit de sommeil. Mais pas pour Timo Vuorensola. Non. Son idée est née, d’après ses dires, au fin fond de sa Finlande natale, en compagnie d’amis et d’alcool, dans un sauna, ce lieu si cher aux habitants des pays scandinaves. Mais là, cela a été bien plus loin. L’homme a bien décidé de sortir cette idée de l’intérieur moite et chaud où elle naquit pour la développer sur pellicule et pourquoi pas la projeter au monde entier. Après bien des péripéties, de nombreux tapages de portes sans succès puis finalement, après une campagne de crowdfunding à la Kickstarter et quelques soutiens plus tard, nous l’avons enfin devant nos yeux ébahis, cette idée. Mais que diable est-elle donc ? Eh bien, on peut en gros la résumer à réaliser un film de science-fiction avec des nazis, qui vivent reclus depuis 1945 sur la face cachée de la Lune, et qui décident de prendre leur revanche. Oui.

Oui, le pitch de base d’Iron Sky a de quoi faire sourire, voir même de nous faire miroiter un film nanardesque qui finira tôt au tard décortiqué, avec un certain plaisir, par un site de référence que nous aimons follement lire et dont vous aurez sûrement deviné le nom. Et bien ce n’est pas tout à fait cela, comme nous allons le voir, et pas seulement au niveau de la paperasse. Nous sommes donc en 2018, à l’aube d’une nouvelle élection américaine. Le gouvernement sortant, dirigée par « la Présidente », qui partage étrangement les traits d’une certaine Sarah Palin, décide, pour une raison tout à fait valable (qui n’est pas, bien sûr, celle de doper les intentions de vote pour son parti), d’envoyer des hommes sur la Lune, quasiment 50 ans après les premiers pas de l’humanité sur le satellite naturel. Mais ce que découvrent les astronautes en arrivant sur place est stupéfiant : apparemment, une population a élu domicile sur la face cachée de la lune. Pas des extraterrestres, non, mais des nazis, qui ont fui la Terre à la fin de la seconde guerre mondiale, puis développé leur petite civilisation sur place, et qui ne tarderont pas à déborder d’hospitalité, liquidant froidement un des deux visiteurs terriens, explosant le module lunaire à coups de lances-roquettes. Ils finissent par embarquer l’unique voyageur restant pour le soumettre à un interrogatoire et aux quelques expérimentations d’un savant fou. Vraiment pas la joie pour ce survivant, James Washington, qui se trouve juste être un mannequin black choisi par la présidence américaine pour cette mission « scientifique ». « Black on the Moon? Yes, We Can! » indique une grande affiche placardée en plein New York. Heureusement, sa rencontre avec Renate Richter, une interprète de la langue ennemie et « spécialiste » de la Terre, va le sauver d’une mort certaine. En effet, cette dernière est bien plus intriguée par ce terrien venu du 21ème siècle que menacée par ce que ses supérieurs considèrent comme un éclaireur du camp opposé venu tâter le terrain avant une imminente attaque. Avec pour le but principal de terminer leur Wunderwaffe (das super-arme!) en récupérant les technologies terriennes, mais également pour avoir une entrevue avec la présidente des États-Unis, les nazis décident d’envoyer à leur tour une petite équipe pour donc préparer en fourbe ce qu’ils considèrent comme une nouvelle Blitzkrieg. Mais tout ne va pas tout à fait se dérouler  comme le Führer lunaire l’avait planifié…

La prétention première d’Iron Sky est bien entendu de nous faire rire, il est assez difficile de faire autrement avec un concept, des stéréotypes et des clichés pareils. C’est évidement voulu, et surtout propice à véhiculer de nombreuses palettes d’humour, allant du bien gras au plus incisif possible, avec des situations irréalistes qui dégénèrent avec toujours plus de sur-enchère et de grand n’importe quoi, en n’oubliant pas parfois de nous donner de temps à autres quelques références et parodies du cinéma passé et actuel, du mythique Le Dictateur de Charles Chaplin au geekomatique Star Trek. Cependant le tout cache finalement un portrait extrêmement satirique, mais pas seulement de l’horrible et absurde idéologie nazie, qui en prend bien entendu et heureusement plein la gueule, mais également de notre monde actuel, capitaliste, égoïste et souvent bien idiot, avec un bon coup de pied dans les parties des États-Unis, présentés ici comme une nation prétentieuse, égocentrique, qui se croit maître de tout et de n’importe qui, un sauveur du monde avec les trompettes, paillettes et armes lourdes nucléaires, qui se fichent pas mal des conséquences, et qui eux aussi savent eux aussi user d’une propagande des plus discutables. En résulte entre de nombreuses scènes d’action de bons dialogues qui sentent quelquefois le doux parfum du cynisme. Ça c’est pour le côté sérieux et critique, sachant que durant l’heure et demi que dure le film d’un rythme plutôt bien réglé, on se bidonne beaucoup, et c’est ça l’essentiel quand même.

Le film est également un pied de nez face aux superproductions américaines venant tout droit d’Hollywood. Avec un budget crowdfundé de 7,5 millions d’euros, le film n’a pas du tout à pâlir face aux sommes colossales demandées par Prometeus (130 millions de dollars), The Avengers (220 millions), ou encore The Dark Knight Rises (250-300 millions), pour ne citer que trois gros des nombreux blockbusters de cette année 2012. Les effets spéciaux utilisés dans Iron Sky sont particulièrement convaincants, propres, lisibles – à défaut d’être parfois invisibles – et tout à fait admirables sur un grand écran, que cela soit pour nous afficher une base lunaire technologiquement archaïque, des spacefights rigolos ou une invasion de soucoupes nazies en plein New York. Timo Vuorensola et ses compères ont également pu remplir une staffroll d’acteurs plutôt intéressante, et pour la plupart allemands, pour le coup. La belle Julia Dietze, plutôt connue de l’autre côté du Rhin et Christopher Kirby, inconnu au bataillon, partagent l’affiche avec des personnes qui ont déjà fait leurs preuves, avec entre autres Götz Otto qui aime définitivement jouer le méchant nazi psychopathe, mais aussi Udo Kier, que les joueurs PC connaissent pour son incarnation du soviétique et machiavélique Yuri dans Command & Conquer : Alerte Rouge 2 et son extension. Il n’y a rien à dire de ce côté là, chacun porte avec un certain amusement son rôle à l’écran d’une manière tout à fait honorable, quitte à en faire pâlir Milla Jovovich. Mention spéciale à Stephanie Paul, qui nous offre là une hilarante parodie de Sarah Palin.

Arrivé un peu de nulle part, Iron Sky est définitivement un coup de cœur venu de l’espace. Mêlant adroitement science-fiction et comédie sur fond de série B et une satire sociale plutôt convaincante, il sait se montrer très convaincant aussi bien sur le fond que sur la forme, avec des effets spéciaux extrêmement convaincants et un jeu d’acteur juste et précis. On se retrouve, avec un certain étonnement quand même, devant un film qui aime bien les situations abracadabrantesques et les trucs qui explosent, faire rire les gens, et surtout qui ne manque pas d’être extrêmement satirique sans être lourdingue. Pour un film de ce budget là, il est difficile de trouver sur quoi râler, car le tout est finalement exécuté d’une manière tout à fait appliquée et qui ne s’est même pas fait dépassé par une ambition démesurée autour d’un concept complètement WTF. Du cinéma indépendant qu’on aimerait bien plus voir sur des écrans traditionnels du cinéma tout public que certaines suites poussives et foutrement vides, assurément.

[spoiler intro= »Bonus » title= »L’avis de Hyades Luine »]

En allant voir Iron Sky (un film que je suivais du coin de l’œil depuis un bon moment), je m’attendais très franchement à voir un simple nanar jubilatoire. Il faut dire que le pitch délirant du film à une dette immense envers les théories conspirationnistes les plus improbables qui constituent une source d’inspiration ouvertement avouée par Timo Vuorensola lors de son court et tonitruant passage sur scène pour présenter le long-métrage. Et je n’ai pas été déçu de ce point de vue-là, en plus d’avoir été agréablement surpris de voir que le film allait au-delà de ça. On a tout d’abord du grand spectacle aux effets spéciaux léchés à mille lieues des trucages foirés de 99% des films bis… et aussi étrangement plus efficaces que 99% des blockbusters américains du moment. Il suffit de comparer une scène d’action d’Iron Sky à une autre d’un Transformers choisi au hasard pour voir que le talent n’est pas corrélé aux millions de dollars gâchés en explosions en tous genres : il suffit parfois d’un peu d’inventivité et de savoir-faire derrière la caméra pour en mettre plein la vue avec un budget minimum. Mais là où Iron Sky fait très fort, c’est en étant une satire inattendue des pires travers de notre société moderne. Si les nazis sont évidemment moqués avec leurs titres militaires interminables et imprononçables, leurs calculs de correspondance génétique préliminaires à chaque mariage et leur conditionnement mental issue d’une propagande bien huilée, ce sont vraiment les nations terriennes (au premier rang desquels les États-Unis) qui se retrouvent amoureusement assaisonnées au vitriol. Iron Sky est un film de son époque et non un documentaire sur les horreurs de la Seconde Guerre mondiale : en conséquence, les nazis spatiaux se retrouvent davantage dans une position de doux-dingues allumés malgré leur rôle d’éternels méchants croque-mitaines. La parodie préfère solder les comptes des guerres qui ont frappé le Moyen-Orient ces dix dernières années et des dérives d’une société de l’image et de la consommation à coups de références bien senties, qu’il s’agisse de tirs de chaussures, de caricatures pallinesques ou de « on ne négocie pas avec les terroristes ». Et établir au final un parallélisme troublant entre les deux camps. Bref, Iron Sky n’est pas qu’un petit nanar réjouissant : c’est un grand film qui allie humour caustique et cynisme désabusé dans un maelström de dinguerie. Comme le dit Mizakido, le genre de films indépendants qu’on aimerait voir plus souvent.

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